Martin : garanti sans scintillements

Rétablissons les faits : les vampires ne scintillent pas au soleil comme un lustre en cristal de Baccarat, non-non, mes bons. Et ce n’est pas parce qu’une mormone nymphomane prétend le contraire dans ses étrons littéraires qu’il faut la croire sur parole. Le vampirisme est avant tout une maladie et ça, c’est le papa du zombie moderne, môssieur George A. Romero, qui nous le dit. Alors, on bâillonne la bigote et on écoute la leçon du master of horror.

Martin est un jeune homme d’une vingtaine d’années persuadé d’être un vampire : sa famille n’aide pas vraiment à le sortir de ce délire et l’envoie vivre chez un oncle zarbi qui se prend pour un exorciste/chasseur de vampires, derrière une façade de vieil épicier excentrique.

Comme d’habitude chez Romero, le film commence in media res au moment où Martin embarque dans un train pour un bled près de Pittsburgh. Le trajet se fait de nuit et il attend que tout le monde se soit endormi pour aller se faufiler dans la cabine d’une jeune femme. Il lui administre un sédatif qui met une éternité à agir (1) avant de lui trancher les veines du bras pour se nourrir de son sang. Point de canines, de cape noire ou d’érotisme à deux balles, ici, tout est cru et sans artifices : certes, la jeune femme sortira de la salle de bains en peignoir (avec un masque de beauté sur la tronche – peut-on faire plus anti-érotique que ça ?) et finira nue dans la lutte, mais la mise à mort, de même que l’étreinte entre les deux, est maladroite, gauche, désordonnée, annihilant l’aspect « sexy » de la scène.

Encore une constante du cinéma de Romero : en effet, il s’est toujours refusé à céder aux « codes » du cinéma d’horreur qui veut que l’on passe d’une scène sexy à une scène gore, dans le seul but de montrer du sexe et du sang. Soit les deux arguments utilisés par des producteurs/distributeurs peu scrupuleux pour vendre un film d’horreur. D’ailleurs, les scènes de sexe dans Martin sont parfaitement hors-champ, oblitérées par des ellipses de montage qui donnent une certaine pudeur au personnage et entretiennent un mystère qui ne sera jamais dévoilé.

Car c’est là, la grande force du film : à aucun moment, vous n’aurez la confirmation que Martin est un vampire ou non. L’ambiguïté reste entière jusque dans la conclusion forcément tragique et réellement brutale dans sa soudaineté et sa brièveté. D’un côté, Martin et l’oncle sont convaincus de la nature démoniaque du jeune homme, archives de famille à la clé (détails qui laissent penser que l’histoire de Martin n’est qu’une petite partie du massacre en règle pratiqué dans leur lignée); de l’autre, la nièce de l’oncle, un prêtre (joué par Romero himself) et l’amante de Martin qui le prennent pour un ado dérangé, perdu, voire un peu simple d’esprit.

De fait, le film n’a pas grand chose à voir avec un film de vampires classique : Romero, via Martin, s’amuse même à casser tous les codes généralement admis, à s’en moquer durant toute la première partie du film. Martin mange l’ail accroché à la porte de la chambre de son oncle; il se passe sensuellement le crucifix sur le visage; Martin ne craint pas la lumière du soleil, elle lui fait simplement un peu mal aux yeux… Il ira jusqu’à terroriser son oncle en s’accoutrant comme un Christopher Lee ou un Bela Lugosi tout droit sorti d’un film de la Hammer : dans un terrain de jeux envahi par une brume épaisse, une silhouette en longue cape épie et poursuit l’oncle, semblant apparaître et disparaître comme bon lui semble. C’est évidemment Martin, le visage blanchi à la farine et la bouche déformée par des fausses dents ridicules.

Tout le film n’a d’ailleurs pas « l’apparence » d’un film d’horreur classique : le style Romero, assez proche de celui de William Friedkin (L’ExorcisteFrench ConnectionKiller Joe), fait la part belle au naturalisme et à une certaine forme de « réalisme » avec des décors réels et peu de studio, un éclairage naturel et des scènes improvisées sur le vif, en fonction de l’environnement de tournage. Il faut également ajouter à ça une inclusion systématique de réalités sociales et humaines : ici, tous les personnages partagent un vide affectif, sur différentes variations. La nièce est coincée dans un couple sans avenir, l’amante de Martin est esseulée dans son mariage dont on ne verra jamais le mari, l’une des victimes, une femme au foyer en apparence aimante est une femme adultère… Il n’y a pas de considération de classes sociales, toutes sont représentées, jusqu’aux SDF et dealers de drogues. Ces éléments donnent une vraie identité au film en font un insta-classic qu’il faut avoir vu au moins une fois.

(1) N’en déplaise à Dexter et son sérum magique qui endort le plus balèze des bodybuilders en un millième de seconde. Martin préfigure d’ailleurs la série du tueur de tueurs sur bien des points (le modus operandi d’abord, la précaution et l’organisation dont il preuve dans ses meurtres, le dialogue (parfois mental) avec sa partie sombre – ici représentée par un animateur radio et des flashes-back/fantasmes en noir et blanc…).

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