God Bless America

L’affiche française de God Bless America fait le lien entre le film et la série Breaking Bad, sur la seule base de la tumeur (1) du héros. Et comme c’est bien souvent le cas, l’équipe marketing ne pouvait pas avoir plus tort. Très très tort.

Très très tort car les deux œuvres sont fondamentalement opposées : là où Breaking Bad narre la corruption d’un homme bon et de son enfoncement volontaire dans le côté obscur de la force ; God Bless America parle d’un homme normal, ni complètement bon ni foncièrement mauvais, avec des principes de vie et qui n’a plus rien à perdre puisqu’il va mourir d’une tumeur au cerveau. Il va donc s’en tenir à ses principes – du bon sens et du civisme, en fait – et débarrasser le monde de ceux qui ne les respectent pas, de ceux qui n’apportent rien à l’humanité par leur bêtise crasse, leur irrespect des autres ou leur méchanceté gratuite. Une croisade pour une normalité juste, intelligente et belle, tout simplement.

Si l’on devait faire un lien entre deux œuvres, il faudrait se tourner vers Super de James Gunn plutôt que la série de Vince Gilligan, le Tueurs nés d’Oliver Stone ou encore Kick-Ass de Matthew Vaughn (références citées par beaucoup de critiques, sans réfléchir au propos de chacune de ces œuvres). En effet, les deux films partagent cette idée qu’un homme normal, perçu comme un loser par son environnement, décide un beau jour de rétablir un peu de justice dans le monde, selon son propre code. Car c’est précisément sur ce point que God Bless America diffère de Breaking Bad : Walter White ne veut pas de justice, il veut simplement prendre sa revanche sur un système, un monde qui, selon lui, l’a laissé tomber. Un objectif parfaitement égoïste et intéressé. Le voyage de Frank (exceptionnel Joel Murray – petit frère de Bill, yes-yes) est désintéressé, altruiste même : si l’on s’en tient à sa logique, Frank veut rendre le monde meilleur dans sa globalité, non pas pour lui-même – qui doit mourir sous peu – mais pour tous ceux qui lui survivront (et pas juste pour les membres de sa famille). Ainsi, Frank est le bon samaritain ultime alors que Walter White ferait partie des jerks qui méritent de mourir s’il était un des personnages du film.

D’ailleurs, l’interprétation du couple de tueurs est vraiment le point fort du film : la mise-en-scène est un poil paresseuse et sans véritable âme (là où la stylisation de James Gunn finissait par phagocyter son propos), alors que Joel Murray et Tara-Lynne Barr brillent par la justesse de leur interprétation et la sensibilité de leur relation donne une vraie épaisseur à leurs personnages. Ce qui n’est pas le cas de leurs victimes, dont les traits ne sont que grossièrement tirés, servant uniquement le propos : ce ne sont que clichés ambulants, des archétypes qui ne méritent pas notre attention. Ils meurent et on passe à la suite. Les cibles sont principalement des « personnalités » du petit écran qui, selon Frank et Roxy, n’ont rien fait pour mériter leur célébrité : American Idols (La Nouvelle Star chez nous) et les téléréalités façon Jersey Shore ou My Sweet Sixteen en prennent plein les dents, de même que les émissions de talk-shows « politiques » encourageant à la xénophobie et au patriotisme crétin (CNN, FoxNews, c’est de vous qu’on parle).

Enfin, le film rétablit un point que le monde semble avoir perdu de vue depuis un certain temps : la normalité n’est pas synonyme de médiocrité. A l’inverse de tout ce que l’on peut voir à la télévision où il faut être exceptionnel, avoir un talent unique, une vie incroyable pour avoir le mérite d’exister (2), le film nous dit qu’être normal, qu’être respectueux des autres suffit amplement. Pas de propos subversif, finalement, juste du bon sens. God Bless America est le feel-good-movie de cet automne à ne rater sous aucun prétexte.

Malheureusement, il se peut que le film ne réussisse pas son pari : celui de faire prendre conscience de la stupidité des masses. La faute à une faible exploitation qui fait qu’en dehors de Paris, le film sera probablement difficile à voir.

Mais surtout parce que les masses sont stupides, point. Pour s’en convaincre, il suffit de voir la quantité de jerks présents à la séance qui ne se sont pas gênés pour parler, manger bruyamment, sortir leurs portables toutes les deux minutes pendant la projection : alors qu’il y a dans le film, une séquence où Frank abat exactement ce genre de personnes ! Séquence qui a fait rire toute la salle, jerks compris.

Les masses sont stupides et se complaisent dans leur stupidité. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à se pencher sur les films, livres, émissions de TV, albums, sites Internet qui ont le plus de succès. Les masses alimentent leur propre stupidité en plébiscitant les produits qui les enlèvent leur pouvoir de réflexion, de questionnement, encourageant les « producteurs » à les décérébrer toujours plus. L’ouroboros de la connerie humaine.

Les masses sont stupides et on ne peut rien y faire.

Et de ce constat, l’inévitable conclusion : God Bless America est peut-être vain. Vain parce que s’il voulait changer le regard de ces masses, les faire se questionner, c’est peine perdue, abruties qu’elles sont de real-TV et émissions de coaching pour demeurés (le film les représente à la perfection, justement). Vain parce que s’il s’adresse aux autres,  ceux qui sont déjà convaincu de cette connerie abyssale et intrinsèque, ceux qui savent se remettre en question, ceux qui ne regardent pas un film en débranchant systématiquement leur cerveau, God Bless America n’est qu’une gentille et inoffensive carthasis. Qui n’a jamais eu envie de se débarrasser violemment d’un spectateur relou pendant un film ? Qui n’a jamais fantasmé de pouvoir tuer quelqu’un sans que cela ne prête à conséquences (ou presque) ? God Bless America met en scène ces fantasmes, avec un jusqu’au-boutisme réjouissant, mais il ne fait que confirmer l’idée que les masses sont bêtes à manger du foin, au point de rire de leur propre bêtise sans s’en rendre compte. Terrifiant (3).

God Bless America, de Bobcat Goldthwait. Sortie le 10 Octobre 2012.

(1) Une tumeur au cerveau, un cancer, quelle différence après tout ?

(2) Exister dans la lucarne, s’entend, mais quand on voit l’importance que les gens accordent à ce média (et par extension aux réseaux sociaux), cela revient à exister tout court.

(3) Mais c’est peut-être mon côté pessimiste qui parle…

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