L’Etrange Créature du lac noir

Vous vous souvenez de la 3D anaglyphe ? Celle où il fallait porter des lunettes avec un œil rouge et un vert (ou bleu) ? J’avais des fiches sur les dinosaures qui utilisaient cette technique pour un rendu « spectaculaire » ! Et bien avant cela, des films d’horreur des fifties employaient également le procédé pour donner une nouvelle dimension à la peur (1). A l’image de  L’Étrange Créature du lac noir (1954) réalisé par Jack Arnold qui nous intéresse aujourd’hui. Le film ressort en relief et dans son noir et blanc d’origine, abandonnant l’anaglyphe pour un relief actuel bien plus efficace.

L’Étrange Créature… raconte les aventures d’un groupe de scientifiques pédants partis en Amazonie pour prouver l’existence d’une créature amphibie humanoïde de l’ère devonienne (comprendre : il y a très très très longtemps). Evidemment, le fossile découvert sur place appartient à un espèce pas complètement éteinte dont un représentant vit toujours au fond du Lagon Noir. Ce dernier, surnommé le Gill-man (l’homme à branchies), va donc se faire un plaisir de réduire les rangs de ces scientifiques à deux balles avant de se faire trucider par les quelques survivants, dans un happy-end des plus consensuels.

Avec le regard d’aujourd’hui, le film perd beaucoup l’aspect choc qu’il a probablement eu à son époque et ses défauts apparaissent clairement comme des tares indélébiles : la qualité de l’interprétation des acteurs principaux est fluctuante, pour ne pas dire ridicule, le machisme de l’époque nous revient en pleine tronche (la fille du groupe, pourtant « scientifique » comme les autres, passe le plus clair de son temps à assister le héros, se baigner et crier en voyant la créature – sic) ainsi que le paternalisme colonialiste bien dégueulasse envers les personnages sud-américains. Ces derniers sont au choix : des débiles mentaux incapables de se défendre ou – pour le capitaine du bateau – un mec un peu louche et mystique qui pose des questions enfantines sur la plongée sous-marine. Qui dit série B, dit aussi redondance dans l’histoire (dévoilement progressif du monstre, alternance entre scènes d’attaques et scènes d’élaboration de stratagèmes) et réalisation  pas toujours topitop (2). A l’exception des passages sous l’eau (réalisés par un autre que Jack Arnold), on ne peut pas dire que la mise-en-scène soit le point fort du film : tout est filmé en plan moyen, les dialogues sont en champ/contre-champ et même s’il y a un ou deux mouvements de caméra intéressants, l’ensemble est plutôt terne.

Et j’ai crié, crié… Gill-man, pour qu’il revienne

Le relief et son utilisation sont également des plus classiques (obviously) avec des effets de surgissement, des jeux avec l’avant-plan et l’arrière-plan (un passage mémorable au début du film montre l’héroïne film derrière un aquarium avec les poissons qui nagent au premier plan, immersion (aha) garantie !)… mais tout cela possède la fraîcheur et la naïveté des premières fois : il s’agit d’un des premiers films en relief et il est normal que le réalisateur se soit tourné vers des effets spectaculaires plutôt que de chercher à penser sa mise-en-scène en fonction de cette technique. Tout y passe : la main griffue du monstre qui se tend vers nous, les poissons, les branches qui flottent devant les personnages, etc. Des effets charmants car complètement désuets aujourd’hui.

Néanmoins, le film d’Arnold est surtout intéressant d’un point de vue rétrospectif : s’il n’est pas le premier de son genre historiquement parlant (King KongFrankensteinLa Momie et d’autres l’ont précédé de plusieurs décennies), c’est un film qui a contribué à codifier le cinéma d’horreur et plus particulièrement le film de monstres : par exemple, l’idée d’un dévoilement progressif de la créature est aujourd’hui une tarte à la crème, mais cela constituait à l’époque d’un formidable levier de suspense. C’est aussi un film qui a eu une influence énorme sur beaucoup de futurs réalisateurs, dont celui qui a fait entrer le cinéma de genre dans l’entertainment grand public : le petit en taille mais grand par le talent (bon, il a un peu perdu dernièrement), Steven Spielberg.

En effet, en voyant le film d’Arnold, je n’ai pas pu m’empêcher d’y voir une sorte de bouillon originel à Jurassic Park (1993 – et donc au livre de Michael Crichton, sur lequel est basé le film), que ce soit dans l’histoire globale que dans des éléments distincts de certaines séquences. Déjà, l’histoire raconte l’affrontement entre une créature préhistorique type dinosaure aquatique avec des humains, en Amérique du Sud. Jurassic Park se déroule au Costa Rica, dans une jungle relativement similaire à celle du Lac Noir (les cris d’animaux sont les mêmes !) et implique des dinosaures en liberté face des humains qui souillent leur fond de pantalon. Au niveau du son encore, le cri de la créature évoque immanquablement celui, hyper connu, du T-Rex chez Stevie.

– Comment va-t-il ?
– Ben, il est mort, Trevor.
– OK. On s’en fout : ON A CHOPE LE TRITON !
– Ouééé, bien ouéj, Trevor.

Les personnages du film d’Arnold sont tous des scientifiques spécialisés dans un domaine (sauf les Sud-Américains, suivez-un peu !), bien que le scénario soit assez flou sur les spécialités exactes de chacun. Dans JP, Alan Grant est archéologue, Ellie Sattler paléobotaniste, Ian Malcolm mathématicien, etc. La dynamique entre ce trio de personnages est d’ailleurs relativement identique dans les deux films : le héros du Lac Noir est maqué avec la fille mais il ne veut pas se marier (Grant ne veut pas d’enfants avec Ellie) et le personnage incarné par Richard Denning est à la fois le sceptique qui a besoin de preuves tangibles et le rival amoureux du héros bien qu’il n’ait aucune chance avec la fille. Si ça ne vous rappelle pas le Ian Malcolm de Jurassic Park, je ne sais pas ce qu’il vous faut.

Si vous vous souvenez, le film de Spielberg s’ouvrait sur un chantier de fouilles où un chercheur aux origines mexicaines est appelé par ses esclaves employés décemment payés afin d’assister à la découverte d’un fragment d’ambre. Cette scène est une reprise quasi-identique de la première scène du Lac Noir où le chercheur Carlos Maia est appelé par ses aides de camp qui viennent de mettre à jour le fossile d’une main griffue aux doigts palmés. Du mouvement de caméra qui accompagne le chercheur au tempo général de la scène, en passant par des répliques profondes sur l’origine de la vie, tout se retrouve dans l’introduction de Jurassic Park. De même, plus loin dans le film, on assiste au massacre hors-champ d’un pauvre filet de pêche qui n’avait rien demandé à personne : quand les personnages le font sortir de l’eau, le filet est en lambeaux, l’armature complètement cassée… Ce qui fait immédiatement penser au crossover fatal entre une vache et les vélociraptors chez Spielberg : même recours au hors-champ, même filet en lambeaux qui pendouille tristement.

Le vrai point fort du film réside dans ses séquences sous-marines, véritablement magnifiées par le recours au relief : l’absence de trucages numériques, la présence de véritables poissons et la netteté de l’image font de ces scènes des moments de pure bravoure, même quand il ne passe pas grand chose. Il est jouissif de se promener avec les personnages au fond du lagon, en compagnie d’une faune exotique, de voir les reflets de la lumière transpercer les profondeurs du lac… ce qui fait un peu regretter que l’on passe plus de temps sur le bateau que dans l’eau. Une scène culte montre Kay qui nage dans le lac, alors que la créature la suit depuis le fond, coordonnant ses mouvements avec ceux de la jeune femme, créant l’espace d’une seconde un effet miroir entre les deux… Ce court passage tente d’émuler la relation « amoureuse » qui existait entre King Kong et Fay, mais cette belle intention est gâchée par le thème musical strident et crispant qui accompagne chaque apparition du monstre, transformant ce qui aurait pu être une scène d’un incroyable lyrisme et d’une beauté plastique irréprochable (les images sont superbes) en une vulgaire scène de poursuite. Dommage.

Une série B des plus classiques, donc, clone aquatique du King Kong de Cooper et Schoedsack (1933), qui est finalement plus intéressante par l’influence qu’elle a eu sur le cinéma de genre que par ses qualités intrinsèques.

(1) Toute similarité avec un quelconque discours marketing actuel pour un quelconque film d’horreur en 3D récent est parfaitement volontaire : les publicitaires (et les consommateurs) ont la mémoire courte, c’est bien connu…

(2) Il s’agit évidemment d’une généralité, nombre de séries B de cette époque ont su proposer des narrations novatrices et des mises-en-scène inventives (les films de Don Siegel, de Roger Corman…) mais elles ne correspondent qu’à une infime partie de la production de l’époque. D’ailleurs, le terme « série B » (B-movie) vient du fait que ces titres étaient considérés comme des « sous-films », des produits opportunistes visant à récolter un maximum d’argent avec une mise de départ minime : d’où un côté kitsch dans les effets spéciaux, des acteurs plats et un scénario convenu écrit à la va-vite, s’inspirant d’un gros succès antérieur. Le cinéma de genre ne prendra ses lettres de noblesses que plus tard, quand des réalisateurs comme George A. Romero, Jacques Tourneur, Martin Scorsese, John Carpenter, Brian De Palma, etc… y injecteront un propos, une sensibilité qui les feront passer de produits cheap à films de cinéma parfaitement légitimes (même si un mépris intellectuel subsiste vis-à-vis de ces productions, notamment en France).

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